Quand le jeu libre est difficile, 2 pistes de réflexion

Par Zoé L. Sirois

Au tout début de leur aventure vers le jeu libre, plusieurs parents ont un moment de doute alors qu’ils n’obtiennent pas les résultats escomptés.

Voilà ce qui se passe parfois: ils ont acheté le populaire arc-en-ciel ou d’autres pièces libres inspirantes… et celles-ci ne sont jamais choisies dans la salle de jeu. Pire, leur enfant semble voir ce nouveau jouet comme quelque chose de plate, et n’est pas capable d’atteindre ce niveau de «jeu libre et imaginaire» qui leur a donné le goût de l’acheter. 

Est-ce un signe que ces jouets n’ont aucun intérêt pour leur enfant ? Que ce n’est tout simplement pas dans ses goûts?

Avec plus de 10 ans d’expérience dans l’univers du jeu libre, j’ai été témoin de l’évolution de plusieurs enfants face à ce type de jeu. Un de mes plus grands bonheurs c’est certainement de voir que mes enfants peuvent se mettre à jouer en quelques secondes, transformant les objets autour d’eux selon les besoins de leurs jeux. 

1. Parfois, c’est une question de confort et de prise de risque.

Les jeux qu’on pourrait dire «fermés», ce sont des jouets qui viennent avec une façon précise de les utiliser. Pour votre enfant, ça peut être les personnages de son dessin animé favoris et leurs accessoires. Ceux-ci viennent avec un scénario bien connu et ça peut être sécurisant parce qu’il ne part pas de «rien». Même les bonhommes ont déjà des répliques habituelles qu’il peut utiliser sans avoir à les planifier, réfléchir, choisir.

Dans ces jeux, l’enfant n’a pas besoin de prendre de risques, d’explorer sans cadre définis, de créer un univers pour y jouer. Il fait évoluer son jeu en restant dans ou près du cadre. Les personnages agissent… comme les personnages qu’il a vu à la télévision.  Ça peut être aussi le cas d’un enfant qui joue à la cuisinette avec des aliments très sophistiqués et qui va avoir tendance à utiliser le gâteau comme gâteau, la cuillère comme cuillère et les pommes comme pommes. 

(….)

Il peut être tentant de penser que parce que l’enfant ne le fait pas facilement, ce n’est pas son «genre de jeu». Pourtant, lorsque nous prenons le temps d’y penser, la majorité des enfants commencent par jouer en jeu libre: ils s’intéressent à leurs mains avant les jouets suspendus au-dessus d’eux, puis plus tard jouent plus longtemps avec la boîte que le jouet à l’intérieur. Jouer avec des jouets qui ne ressemblent pas à des jouets, c’est naturel pour l’enfant. 

(…)

Selon moi, le jeu libre est un outil merveilleux et nécessaire (pour la plupart des enfants) que de pouvoir adapter le jeu à notre vécu, de s’en servir pour comprendre le monde autour de soi.

C’est une façon pour les enfants de revivre les événements de la journée qui les ont surpris, de les voir sous de nouveaux angles. Par exemple, quand j’étais hospitalisée loin de mes filles, je fus rassurée de savoir qu’elles jouaient au docteur et à la maman enceinte hospitalisée. Je savais que c’était un signe qu’elles avaient un exutoire, un espace pour explorer ce que ça signifiait.

De même, lors du confinement, certains thèmes ont émergé dans le jeu de plusieurs enfants partout dans le monde: des jeux impliquant la force, le courage, la maladie, la mort même. C’est fascinant comme sujet!

Si nous avons l’impression que notre enfant a tendance à rester dans des scénarios dans son jeu, une solution serait de lui fournir des scénarios via des idées verbales: Imagine que tu (…) et moi (et on se donne un rôle passif…)

Une autre idée serait de créer des invitations à jouer. Plutôt que de laisser les jouets seuls au fond du bac, le parent sélectionne certains jouets et les mets en scène pour donner le goût à l’enfant de continuer le jeu. Ça peut être une invitation à trier (petits jouets de couleurs ou grosseurs variées + bols pour trier), à construire quelque chose (un animal, du matériel de construction et un petit papier demandant: «peux-tu me faire un abri?») etc… 

Une dernière idée serait de mettre du matériel au centre de la table et au souper, chacun imagine ce que ça peut être. Des sous? Des diamants? De l’or volé à un vieux pirate? Profitons-en pour rire et aiguiser l’imagination des petits et grands. Ça peut être très révélateur aussi, puisque l’interprétation de chacun sera probablement en lien avec ses intérêts.

2. Parfois, c’est aussi une question d’habitude, surtout lorsque les pièces libres sont dans une salle de jeu très remplie et ne sont qu’une option parmi tant d’autres.

 Les enfants vont parfois les utiliser en rotation avec leurs jouets habituels, mais le parent sent que les enfants ne font qu’effleurer le jeu plutôt que de s’y consacrer entièrement. Nous allons voir des enfants qui passent plus de temps à papillonner qu’à jouer. La salle de jeu est pleine mais ils nomment n’avoir rien à faire!

Lorsque nous sommes dans ce cas, la solution la plus simple consiste à réduire la quantité de jouets disponibles. Nous pouvons oser favoriser les jouets libres si c’est notre objectif, en serrant les autres jeux. Bien sûr, jamais je ne serrerais les jouets «top préférés» de mon enfant, mais les autres, nous pouvons les serrer au profit du matériel libre. Comme parent, je pense qu’il faut oser parfois favoriser ce matériel, pour donner l’occasion à l’enfant de le découvrir pour de vrai.

Si ces jouets habituels sont constitués de beaucoup de jeux à batteries qui font le travail à la place de l’enfant (qui font des sons, des lumières), il est possible que l’enfant ait pris l’habitude d’être davantage spectateur qu’acteur face à ses jouets.

Il aura peut-être besoin de modélisation (voir d’autres enfants habitués aux jeux libres, lorsque possible, aide beaucoup.) 

Une autre possibilité serait de demander de l’aide à…. l’ennui. Pour ce faire, le parent s’assure d’être occupé près de l’enfant. Toutes les façons d’être occupés ne s’équivalent pas. Pour aider son enfant à jouer, le parent peut se trouver une occupation inspirante c’est-à-dire dans laquelle il est en mouvement et que l’enfant peut imiter… Par exemple: laver les vitres, couper du bois, écrire une lettre. Ces actions à imiter peuvent servir de point de départ à l’enfant pour jouer et éventuellement faire évoluer son jeu de la simple imitation à un jeu plus en profondeur. L’adulte limite sa disponibilité et ça permet de voir si, devant l’ennui, l’imagination permet à l’enfant de découvrir une nouvelle façon de jouer. 

J’aimerais ajouter que sans le vouloir, ce sont parfois nos commentaires de parents/d’éducateurs qui poussent les enfants vers des jouets très précis, fermés. Nos réactions, notre surprise quand ils jouent avec «ce qui n’est pas un jouet» et notre vision de ce que c’est, jouer, a aussi besoin de cheminer. J’ai parfois vu des parents diriger leurs enfants vers ce qui ressemblaient davantage à des jouets, peut-être inconsciemment. C’est un point à considérer et réfléchir.

Pour conclure, je crois qu’il faut s’ouvrir à l’idée qu’un enfant qui a des difficultés à jouer avec du matériel libre, ça nous en dit parfois plus sur l’enfant que sur le matériel.

Il faut observer, se questionner, aller plus loin dans notre démarche que d’acheter du matériel et le rendre disponible. Il ne faut pas perdre de vue que c’est un gros changement, et que ça peut prendre du temps.

Est-ce que ça en vaut la peine? Oui, absolument.

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